Jewgeni Onegin de Tschaikowski

Premier opéra de la saison à Zurich et cette fois-ci on commence avec les russes. Musique russe, littérature russe, chanté en russe, l'histoire se passe en Russie, la totale. Belle échappée dans le monde passionné et dramatique slave.

Je ne connaissait ni la musique ni l'histoire mais les deux m'ont profondément enchanté. La musique est vraiment incroyablement dense et émotive ou dramatique. Tchaikovski et son habitude de répéter ses thèmes de nombreuses fois en font très rapidement des mélodies obsédantes qui ne vous lâchent plus et en augmentent la passion. La musique traduit et renforce aussi énormément les émotions et le cours de l'histoire qui se développe sous vos yeux. Comme Rachmaninov il utilise ses thèmes en le faisant glisser et se transformer sans arrêt dans tous les sens, genre de métamorphose constante de la musique.

L'histoire de Pushkine est également superbe et inattendue, une histoire d'amour compliquée assez habituelle, des personnes qui en aiment d'autres mais ne sont pas aimés en retour, une rivalitée entre amis pour une femme qui mène à un duel et la mort de Lenki avant le dernier acte laissant Onegin à sa vie insatisfait.

Les deux rôles masculins étaient excellents. Pavol Breslik est taillé pour jouer Lenski, tout est géniale, voix, technique, émotions, jeu d'acteur, intensité dramatique, apparence, langage corporel, la grande star. J'ai également adoré Peter Mattei en Onegin, quelle voix sublime, douce et naturelle! Impressionnant!

Le quotidien d'un pianiste à Zurich

Beaucoup me disent que j'ai de la chance de vivre de ma passion et de pouvoir disposer de mon temps comme je le souhaite et c'est vrai. Mais ce que la plupart ne savent pas c'est le revers de la médaille de ce type de vie d'indépendant. Certes je me lève quand je veux et vais me promener quand l'envie m'en prend et si un jour je ne veux pas travailler au piano je peux prendre un jour de congé. Mais il faut de la discipline pour se lever tous les matins et se mettre au piano, il faut arriver à installer cette routine quotidienne. Il faut avoir également de la discipline pour continuer à travailler tous les jours au piano peu importe qu'il y ait bientôt un concert ou non. Il faut être organisé pour structurer sa journée entre les périodes de travail au piano, les cours et les moments de détentes. Il faut sans arrêt penser à de nouveaux projets, aux programmes des prochains concerts, au temps qu'il faudra pour les préparer et évaluer si on en dispose d'assez. C'est une vie terriblement aléatoire dans laquelle il ne faut jamais perde le cap.

Il y a aussi l'insécurité financière: qui sait combien on gagnera l'an prochain ou le mois prochain, combien de concerts on aura, combien on gagnera pour un tel concert? Ce n'est jamais défini ni stable. De plus le travail au piano demande un certain calme intérieur qui est difficile à trouver quand on doit s'occuper d'un milliers d'autres détails de la vie quotidienne et donner des cours. Sans parler de cette solitude permanente du matin au soir, seul face à cet instrument d'ou il faut sortir des sons magiques et accomplir des prouesses. Le contact humain est quasi absent de la vie d'un pianiste et puis soudainement on se retrouve face à une foule de gens, le public avec qui il faut arriver à communiquer et avec qui il faut être naturel et jovial après un concert. Ce sont deux extrêmes très difficiles à concilier.

Le grand pianiste et compositeur Camille Saint-Saens disait que le pianiste est une bête de travail, esclave de son piano. Et en effet, le fait de devoir travailler plusieurs heures de piano chaque jour de l'année est en effet assez contraignant, et le fait de diminuer légèrement cette cadence se fait ressentir tout de suite dans les capacités qu'on a à maîtriser l'instrument. Au plus on y travail, au plus on le maîtrise et on peut s'exprimer plus librement dessus. On devient donc très vite l'esclave d'un sommet atteint un jour ou l'autre duquel on ne peut ou ne veut plus descendre sans parler d'éventuels nouveaux sommets qu'on pourrait encore atteindre.

C'est donc un mode de vie assez difficile et très sous estimé. Il faut vraiment être fait pour ça et un peu fou de piano dès le départ pour vouloir se lancer là dedans. Mais quand c'est le cas, pour rien au monde on changerait pour n'importe quel autre travail. Car les trésors de beauté des chef-d'œuvres que l'on travaille et avec lesquels on vit au quotidien, qu'on à rien que pour soi, avec lesquels on évolue de nombreuses années et le plaisir qu'on a ensuite à les exposer au public avec qui l'on partagera un court moment ces émotions indescriptibles, est un privilège immense et un bonheur irremplaçable.